HISTOIRE DE L'USINE DU GALION

L'histoire de l'usine du Galion est intéressante à un double point de vue :
C'est la dernière usine sucrière en activité à la Martinique et la seule qui a toujours appartenu à une famille métropolitaine.

  I. Les Origines du Galion 1843-1883

 A. Le Galion avant l'Usine du GALION
Au 18ème siècle, l'habitation " Le GALION " située à l'embouchure de la rivière du même nom appartient comme toute la région à la célèbre et puissante famille des Dubuc.

" A la Trinité, à la Tartane, au Galion, tout est Dubuc " (Gouverneur Fénelon, 1764) et plus précisément à Pierre-Balthazard Dubuc de Bellefonds.

On ne sait pas exactement quand les deux habitations sucrières contiguës " Galion " et Grands-Fonds " sortent du patrimoine des Dubuc mais en 1842 elles sont la propriété d'un certain Jacques Marie LALANNE.

A la mort de ce dernier, les habitations sont mises en vente aux enchères. Se portent conjointement acquéreurs, deux propriétaires de Saint-Pierre. Il s'agit de Jean Emile MERLANDE et Paul LALANNE (on ignore s'il est ou non apparenté au précédent propriétaire). Mais les propriétés sont grevées d'hypothèques. Ils doivent faire appel pour se procurer les moyens de les acquitter à un négociant de Saint-Pierre : Eugène Eustache. En contrepartie, ils doivent lui abandonner l'administration des exploitations jusqu'au remboursement intégral de leur dette.

Totalement écartés de la gestion des propriétés sur lesquelles il leur est même interdit de résider, LALANNNE et MERLANDE ne peuvent vraisemblablement pas rembourser les avances à E. EUSTACHE qui fait saisir les 2 habitations.

B. Eugène EUSTACHE et la Fondation du Galion
Qui était Eugène EUSTACHE ?
Né à Anvers en Belgique en 1807, il vit difficilement au cours des 20 premières années de sa vie. En 1820, il s'embarque comme mousse pour la GUADELOUPE. Il y demeure pendant 6 ans, puis recommence à naviguer en qualité de matelot sur le navire négrier " LA FORTUNE ". Il se fixe ensuite définitivement à Saint-Pierre de la Martinique et entre au service d'un négociant de cette ville.
Il ne tarde pas à fonder sa propre maison de Commerce. Lorsqu'il devient propriétaire en 1853 des 2 habitations, il abandonne le négoce pour mener la vie de " l'habitant " sur ses terres.

La Fondation du GALION
Vers 1861, Eugène EUSTACHE envisagea de créer sur ses terres une usine car les vieilles habitations-sucrières sont en train de vivre leurs dernières années.
L'Etablissement sera construit sur l'habitation " Grands-Fonds " mais s'appellera " Usine du Galion ". Il sera équipé par la maison CAIL (spécialiste en matériel pour les usines sucrières) et Eugène EUSTACHE empruntera 1 200 000 F à la Société du Crédit Colonial.
Grâce " au boom " du profit sucrier des années 1870, il peut rembourser son emprunt par anticipation.
Pour assurer l'approvisionnement en cannes de son usine, il cherche à se constituer un domaine agricole propre. Il rachète systématiquement toutes les habitations qui sont mises en vente autour de Grands-Fonds Galion : Bord-De-Mer, Desmarinières, Morne-Galbas, Malgré-Tout, Fonds Galion et Mignot.
Il se trouve ainsi à la tête d'un vaste domaine de 2 344 ha disposé en arc-de-cercle autour de la Baie du Galion et fournissant toutes les cannes nécessaires au bon fonctionnement de l'usine.

E. EUSTACHE meurt le 6 mars 1883, à la veille de la grande crise qui frappera l'économie sucrière antillaise.

  II. Le Galion et la grande crise sucrière (1884-1905)

A. EMILE BOUGENOT

Gendre d'E. EUSTACHE, il est chargé de la gestion à sa mort. On sait aujourd'hui qu'il est le plus grand nom de l'histoire économique de la Martinique entre 1870 et 1890.

Il est né en 1838 dans un petit village de la côte d'or, issu d'un milieu paysan aisé, il poursuit des études d'ingénieur et entre en 1859 au service de la Maison CAIL.

L'année suivante, il est envoyé à la Martinique pour diriger le montage de l'installation de l'usine de LAREINTY ; C'est à lui que E. EUSTACHE fera appel pour monter " L'USINE DU GALION ".

Il épousera la fille du propriétaire. Les années suivantes sont celles d'une ascension sociale et patrimoniale rapide. Sur les 21 usines sucrières en activité dans la 2ème moitié du 20ème siècle, il a été gérant de 9, actionnaire de 15, et copropriétaire de celle du Galion, touchant ainsi des revenus importants.

A quoi est due une telle réussite ?

E. BOUGENOT a des connaissances techniques qui lui permettent de s'imposer dans le milieu créole. Il a bénéficié de la conjoncture économique en hausse mais c'est surtout, un gros travailleur exigeant envers lui-même comme envers les autres, qui sait tirer parti de toutes les opportunités qui s'offrent à lui. Lorsqu'il devient propriétaire du Galion, il abandonne la direction de toutes les autres usines. Il confie en 1892 l'administration de l'usine à Joseph de LAGUARIGUE, un blanc créole de la Trinité et rentre définitivement en France d'où il continue à suivre la gestion de son usine.

Il meurt le 25 septembre 1925.

B. La grande crise sucrière

Les effets de cette crise commencent à se faire ressentir à partir de 1884. C'est la conséquence d'une surproduction sucrière à l'échelle mondiale, aggravée par la spéculation. Viennent s'y ajouter à la Martinique : le cyclone de 1891, la sécheresse de 1895 et la destruction de St-Pierre en 1902.

On ne connaît pas les résultats comptables du Galion avant 1896, mais cette année-là, la campagne se solde par une perte importante. Les bénéfices réalisés en 1902 et 1904 sont particulièrement minces. Le Galion résiste à la crise (7 usines sur les 21 existantes feront faillite, et celle de Rivière-Blanche est détruite parle volcan) en diminuant le coût de production des cannes sur ses propres terres. Ce sont les salariés qui supporteront l'essentiel de cette diminution. C'est probablement ce qui explique que la grève de février 1900 ait été si dure sur les habitations du Galion et la reprise si difficile et si lente.

La crise s'accompagnera de modifications foncières considérables grâce à l'achat par les usines, des terres des planteurs ruinés. E. BOUGENOT en profite pour poursuivre la politique de rassemblement des terres autour de l'usine du Galion inaugurée par E. EUSTACHE : Successivement il acquiert " la Digue ", " Beauséjour ", " Gaschette ", et " Duferret ".

  III. Evolution et problèmes de 1905 à 1939

 A. Reprise et " BOOM " de la 1ère guerre

La crise prend fin autour de 1905. La production sucrière du Galion se solde par des bénéfices dès les années suivantes, d'importants investissements sont réalisés pour augmenter la capacité de broyage, renouveler le matériel et les plantations sur lesquelles on remplace la vieille canne dite " D'OTAITE " par une nouvelle espèce la BIG TANA.

Avant la 1ère guerre, la demande en alcool (fabrication des explosifs) est très forte.
Beaucoup d'usines négligent de plus en plus la production de sucre pour se consacrer à celle du rhum plus rémunératrice. On assiste alors à un effondrement de la production sucrière à la Martinique. Il semble cependant que la politique de production au Galion ait été plus prudente et n'aurait servi qu'à rentabiliser l'exploitation.
Son chiffre d'affaires est multiplié par 5 et son bénéfice par 7,8 au cours de la période.

 B. La croissance des années 20
La fin de la guerre entraîne un effondrement de la production du rhum et l'instauration du contingent réparti entre les usines. De nombreux petits distillateurs finissent par être ruinés. Au Galion, cette crise se traduit simplement par un manque à gagner.

A partir de 1920, la consommation métropolitaine s'accroît non seulement en rhum mais surtout en sucre à la suite de la destruction des industries betteravières du Nord et de la Picardie.

 

Le Galion accroît sa production et sa productivité par la modernisation du matériel (reconstruction des voies ferrées, renouvellement du matériel roulant, introduction de nouvelles espèces de cannes).

Ainsi l'année 1925 est marquée par l'établissement de records qui ne seront pas battus avant le boom de la décennie de 1950. (4 725 000 F de bénéfices pour e Galion en 1925, soit un rendement financier de 90 %).

Après 1926, l'activité du Galion retrouve une vitesse de croisière plus normale, sous la pression des usines métropolitaines rétablies, l'expansion martiniquaise s'arrête, la production se stabilise.

Après cette même décennie de 1920, commence la 3ème génération de l'histoire du Galion. Après la disparition d'E. BOUGENOT et de J. de LAGUARIGUE, les cohéritiers conservent le domaine en indivision, la direction effective est assumée par Carl PELLE et l'administration par Louis de LAGUARIGUE fils du précédent administrateur.

 C. La crise mondiale (1930 - 1939)

Au cours de cette période de récession, le manque à gagner du Galion est impressionnant : c'est le sucre qui est surtout responsable du recul (son coût de production restant constamment supérieur à son prix de vente 1930 - 1939)

Le Galion parvient tout de même à équilibrer son compte de fabrication grâce aux sirops. Malheureusement, les cours diminuent eux aussi entraînant des pertes en 1934 et 1935 (imputables en partie à des erreurs de gestion).

Les résultats sont donc catastrophiques pour le sucre mais sont finalement compensés par les profits réalisés sur la fabrication du rhum particulièrement du " Grand Arôme " pour lequel le Galion jouit d'un quasi-monopole.

La crise frappe surtout les petites distilleries dont le nombre tombe de 155 en 1930 à 120 en 1937.

La reprise survient à partir de 1937 et sera extrêmement vigoureuse jusqu'à la 2ème guerre mondiale.

Si le secteur sucrier antillais bénéficie d'une conjoncture internationale favorable (reprise économique générale dans les pays Capitalistes, contingentement de la production, déficits répétés de la production betteravière) au Galion, comme ailleurs, on met en œuvre une politique systématique d'accroissement des rendements.

De nouveaux moulins et des générateurs plus puissants sont installés, le matériel de cuisson et d'évaporation est renouvelé, une nouvelle espèce de canne plus riche en saccharine, la BH 10-12 est introduite sur les plantations où l'usage du tracteur et le labourage mécanique s'étendent ; l'emploi des engrais devient systématique.
Au-delà de ses caractéristiques propres, l'histoire du Galion apparaît comme un bon résumé de celle du secteur sucrier martiniquais en général, depuis les années 1870, jusqu'à la 2ème guerre mondiale.
(Sources : Extrait de l'Etude de Christian SCHNAKENBOURG - Condensée par H. JABOL Professeur)